La Confusion des Genres sur les Podiums est-elle due à la Crise ?

Si les défilés Fall Winter 2010-2011 ont été marqués par un minimalisme poussé (comme par exemple chez Céline), des couleurs sombres et des coupes épurées, voire même un style que l’on pourrait parfois qualifier de monacal, tendance que l’on peut encore retrouver sur les podiums cette saison, il n’en demeure pas moins que l’on assiste depuis quelques mois à l’émergence d’un penchant totalement inverse. Celles que la presse avait nommé les recessionnistas semblent bien avoir de la concurrence.

 La réponse à la crise par le retour à l’artistique et à l’opulence

 Tous les designers ne semblent en effet pas partager la volonté d’un style à la sobriété omniprésente, et au vu de la profusion des productions, on peut dire qu’ils ne chôment pas. En témoigne ainsi la collection hiver de Dolce et Gabbana qui propose de somptueuses robes à sequins, Acne et Faith Connexion qui présentent pantalons et leggings lamés, ou encore le faste des modèles du défilé parallèle de Chanel « Paris-Byzance », présenté à l’hiver dernier, qui mêle forces broderies, dorures, riches accessoires incrustés de pierres colorées, headbands éclatants, tops mêlés d’or et de chaînes, satin éblouissant, ce jusqu’à une magnifique ligne éphémère de maquillage vendue à un prix conséquent (on pense ici plus particulièrement au fard à paupières vendu en édition limitée à 150 Euros).

     Chanel collection « Paris-Byzance »                 Lookbook FW 2011-2012, Louboutin

Pourquoi ce mélange des genres ? Selon Peter Dundas, directeur artistique de Pucci depuis fin 2008, et interviewé récemment par le Vogue britannique, « après le crack boursier … (c’est non seulement un) retour à la tradition », que nous souhaitons, mais  plus encore une certaine forme de « fièvre » [1]. Une tendance vestimentaire austère, qui apparaîtrait plus conforme à la période financière difficile, se voit alors au contraire concurrencée par une recherche de la beauté, de pièces plus artistiques et de matières nobles.

C’est ainsi que Christian Louboutin n’hésite pas à détourner des œuvres d’art pour réaliser son magnifique lookbook automne-hiver 2011, ou que les mannequins se voient revêtues de pièces oversize (comme pour Miu Miu ou Balenciaga) et de maquillages improbables, comme par exemple au défilé Vivienne Westwood du 18 septembre dernier. Les accessoires ne sont pas en reste puisqu’ils se font objets de convoitise attirant tous les regards : talons strassé à la cambrure surprenante (Miu Miu) ou hauteurs vertigineuses et démesurées (Christian Louboutin et ses Daffodile de 16 cm), la mode se manifeste clairement en faveur de la négation de la crise monétaire.

 

Daffodile Strass, Louboutin                       Défilé Vivienne Westwood SS 2012

La réponse à la crise par le retour à la nature

 

Ces derniers mois se marquent aussi par un retour à la nature. Les matières se font sauvages et exotiques : python, lézard, anguille, ou autruche investissent les podiums et habillent sacs (comme par exemple chez Chanel, Mulberry ou Dior), escarpins (en autruche comme chez Gucci ou Armani), bottes (Prada), voire tenues entières (Chloé propose ainsi un trench coat entièrement en python, plutôt difficile à porter). La fourrure s’invite également sur vestes et manteaux (comme chez Prada), pare les sacs (Marni), et recouvre aussi bien boots que sandales (les Splash Fur de Christian Louboutin en sont en un bel exemple).

 

               Dior                                                Chloé                          Splash Fur, Louboutin

 En réalité, si l’on est loin de l’état de nature décrit par le philosophe John Locke (et cela surtout au regard du prix des pièces concernées qui ne permettent certainement pas l’égalité entre les individus !), c’est la qualité des matières, leur douceur, leur toucher particulier, voire même la sensualité qui s’y raccroche qui est ici recherchée. Pas si paradoxale même si en temps de crise de la Bourse, c’est ici celle des consommateurs qui se vide avec ce type de pièces, plus que de la couture, la mode se fait ici possession, en bref un moyen de se raccrocher à des pièces indémodables, de valeur et non périssables.

 Mais cette raison n’explique peut-être pas non plus tout. Sinon, comment justifier le succès de la fausse fourrure, qui fait mouche chez les designers les plus aguerris, comme Stella Mc Cartney, prend des teintes éclatantes sur les vestes, les imprimés python et léopard sur nombre de tops et de robes (aussi bien chez H&M que chez Lanvin), les boucles d’oreille en plume fidèles à la tendance navajo de cet hiver, les t shirts arborant des têtes d’animaux rugissants comme celui de Liv Tyler (Givenchy), ou encore, parmi les plus extravagants, les escarpins Alex de Christian Louboutin, arborés récemment par Sarah Jessica Parker, en forme de patte de lion ?

 

Alex, Louboutin                            Stella McCartney                           Liv Tyler

 Si la démocratisation de matières fort onéreuses peut  certes apporter bien des réponses, elle n’est peut-être pas seule en cause : cet engouement ne serait-il pas également une manière de se raccrocher fermement à la base quand tout semble dangereusement s’ébranler ? Perte de confiance en l’économie donc. Mais certainement pas dans la mode.

 

 

 


[1] « It’s difficult to put your finger on it, but after the economic crash we want to return to tradition yet look forward, we want excitement  » (Peter Dundas, Vogue UK 09/11)

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