Joshua Bell. Son nom vous dit peut être quelque chose. Et pour cause : il s’agit de l’un des plus grands et des plus talentueux violonistes du monde. Un prodige qui se produit depuis des années avec les plus grands orchestres du monde et qui fut même invité en 2009 à se produire à la Maison Blanche. Joshua Bell joue à guichet fermé lors de chacun de ses concerts et le prix de chaque place atteint sans peine une centaine de dollars.
La beauté de son jeu ne faisant donc aucun doute, autant dire qu’il n’y a aucune raison de douter que sa prestation, le 22 janvier 2007, durant laquelle il a exécuté avec brio , sur un instrument d’exception – un Stradivarius de 3,5 millions de dollars -, six pièces de Bach, parmi les plus difficiles jamais composées, n’ait rencontré un succès identique.
Et pourtant, pendant les 45 minutes qu’ont duré la représentation, Joshua Bell n’aura brièvement été écouté que par une poignée de personnes. Et pour cause : le violoniste avait accepté une expérience menée par le Washinton Post, durant laquelle il devait se produire dans le métro, à l’heure de pointe.
Au terme de sa prestation, l’artiste n’aura récolté que 32 dollars (dont $20 par l’unique voyageur l’ayant reconnu), tout juste de quoi payer le tiers d’une place de ses concerts habituels. Quant à ceux qui, avec violences et moult insultes parviennent difficilement à dérober un baladeur MP3, ils doivent aujourd’hui se mordre les doigts jusqu’au moignon de ne pas avoir tenté de voler son instrument…
A croire, donc, que la beauté, toute subjective qu’elle soit mais pourtant habituellement consacrée, de manière presque irréfutable, pour le talent du musicien, nécessite un cadre propice afin de s’épanouir à la vision de tous. Invisible et dissimulée aux regards – et aux oreilles – dans un lieu par trop vulgarisé et au prosaïsme évident, elle éclate pourtant, étincelante, au sein de l’esthétisme d’une salle de concert.
Si l’anecdote se révèle passionnante et peut supporter plusieurs acceptions susceptibles d’expliquer cette honteuse débandade, il m’est apparu, parmi les enseignements que nous apporte cette expérience, plus qu’intéressant de le rapporter à la mode… et ce particulièrement au regard de son contrepied : un cadre splendide peut-il, de son côté, troubler les perceptions de manière telle qu’un spectacle ordinaire, voire médiocre, apparaisse confiner au sublime ?
Quel succès et quelle foule pour applaudir le nouveau défilé RATP !!!
… Et la question ne manque pas de se poser : le défilé Elie Saab a brillé par la beauté, l’élégance racée et la douceur de ses pièces. Les robes féériques se succèdent mais ne se ressemblent pas, les longueurs sont variable mais épousent parfaitement les formes des mannequins, et la palette chromatique apparaît étincelante mais sans blesser le regard, voire apaisante par la vague de teintes pastels. Si le créateur libanais n’a pas fait de la station Châtelet son show room, il n’en demeure pas moins que le catwalk reste sobre et nu, sans risque d’altération donc de la perception que pourrait avoir le public de ses créations… Et la magnificence des modèles ne peut qu’être simplement constatée :
A l’inverse, (mais il ne s’agit que de mon avis, et il est par conséquent éminemment subjectif) d’autres défilés m’ont laissée plus que mitigée : si Alexis Mabille, Versace ou de façon plus aigüe encore Chanel ont donné leur show dans des décors plus que magnifiques, la beauté et la grandeur de ces derniers n’auraient elles pas pu donner une vision erronée de l’esthétisme même des silhouettes présentées ? Autrement dit : la représentation des défilés dans des lieux ne pouvant que susciter l’émerveillement n’aurait elle pas tendance à conférer aux pièces une beauté en réalité illusoire et inhérente à celui-ci … qu’elles n’auraient pas dans un cadre plus ordinaire ?
C’est ainsi que, si le show Alexis Mabille a pris place dans de magnifiques salons, au parquet vitrifié et aux moulures dorées, certaines tenues apparaissent très difficilement portable dans la vie de tous les jours… Voire même peu flatteuses pour la silhouette, y compris pour Lady Gaga…

Et encore, je passe outre le maquillage…
Dans le même sens, le défilé Chanel a été salué par la critique et a provoqué une véritable hystérie parmi les fashionistas. Et il faut dire que celle-ci était parfaitement compréhensible puisque la maison a en effet vu les choses en grand pour présenter sa collection haute couture : Karl Largefeld n’a ainsi pas hésité à doubler non seulement Richard Branson et sa compagnie Virgin Galactic, mais également la Space Expedition Curaçao – laquelle lancera un premier vol intergalactique ultra médiatisé en 2014 auquel participera le top néerlandais Doutzen Kroes – en faisant prendre place le spectacle dans une reconstitution d’un époustouflant vaisseau suborbital… et le réalisme d’être poussé jusqu’à son paroxysme, avec une image de la Terre et d’un espace essaimé d’étoiles derrière verrières et hublots. Comment ne pas, dès lors, donner un inconditionnel aval à un spectacle plongé dans un cadre où le fascinant ne fait que côtoyer le merveilleux ?
Cependant, en aurait il été autant si la scène avait été moins spectaculaire ? Quel aurait été l’effet d’un tel défilé devant le rayon boucherie-charcuterie de l’intermarché de Beauvoir-sur-Niort ? Les saucisses farcies auraient-elles rencontré le succès qu’elles méritaient ? La question mérite en toute hypothèse d’être posée… Si les pièces sont, comme à l’habitude, superbement taillées et si les plus de cent nuances de bleu n’auraient pas manqué de marquer les esprits, la plupart des tenues apparaissent, à l’instar de chez Mabille, véritablement peu seyantes : la taille n’est généralement presque pas marquée, et le mélange des proportions donne un résultat final troublant – probablement recherché -, voire peu flatteur pour une silhouette féminine, qui en définitive semble difficilement abordable pour une usage quotidien, voire même un tapis rouge…
Le défilé Chanel ou comment rendre artistique la coupe saut-du-lit et la tenue du dimanche-chez-soi-quand-on-se-gèle-les-glaouis-dehors….

Avec autant de fleurs, il ne faut surtout pas que ces jeunes filles se sentent offusquées lorsqu’on les traitera de plantes…
En conclusion, on ne peut que considérer que l’expérience Joshua Bell – menée par le journaliste Gene Weingarten – plus que simplement artistique, outre d’ouvrir véritablement les yeux sur le caractère illusoire du beau, permet de mettre en lumière la difficulté d’apprécier ou non le génie mettant en oeuvre son talent à l’état pur. Parvenir à dissocier l’esthétisme du contenu, la beauté du spectacle – qu’il s’agisse de haute couture ou de pièce musicale – de celle du contenant, qu’il s’agisse d’un décor d’exception ou d’une commune scène de la vie quotidienne, se révèle donc une tâche étonnamment difficile. Difficile pour le spectateur d’abord, aux prises avec ses préjugés et sa perception d’une intégration toute relative du beau (ou du laid) dans un système qui en en aujourd’hui une idée (trop) précise… difficile pour l’artiste surtout, qui face à ces deux critères doit déterminer la manière la plus efficace de mettre en valeur la beauté réelle de sa création, sans la faire disparaître sous une illusion d’esthétisme.
La force de l’habitude – celle qui nous rend sourds par l’usure quotidienne des variétés françaises revisitées par le quatuor magique de l’accordéon-tambourin-chant-discman – aurait elle anéanti toute sensibilité initiale ? Steve Jobs avait donc probablement raison lorsque, en 2005, il déclarait : « Ne laissez pas le brouhaha extérieur étouffer votre voix intérieure ».



























































































Ci-dessus en robe de mariée au défilé Jean-Paul Gaultier Couture Printemps-Eté 2011











































































































